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Discours de Jean-Marie PÉRETTE- vice-Président du Souvenir Français de Nancy     

 


Je dois d’abord excuser le Président du Souvenir Français de Nancy, Daniel Eschenbrumer, empêché, qui m’a demandé de le remplacer ici ce jour.
De ce fait, c’est pour moi un honneur d’être devant vous. Enfant, quand mon père, humble artisan lorrain, me parlait du Colonel Driant avec un immense respect, jamais je n’aurais imaginé qu’un jour j’aurais à parler d’un homme d’une telle dimension devant ses Chasseurs eux-mêmes.
J’ai dit exprès ses Chasseurs, car aujourd’hui, le mot Chasseur est indissociable de celui du nom de Driant, ils ne se conjuguent ensemble… la cérémonie annuelle de ce jour en est le signe le plus manifeste.

 

de gauche à droite sur la photo, entre autres, 

 A Rossinot, Président du Grand Nancy, ( à l'extrème gauche ),  JM Perette au pupitre, Vice-Président du Souvenir Français de Nancy, et à sa gauche Mathieu Klein Président du Conseil Général de Meurthe et Moselle.

 

 

1. La carrière militaire


Officier de carrière Driant avait épousé la fille du Général Boulanger, le champion de la revanche après la défaite de 1871. Il n’eut naturellement pas que des amis.
Militaire dans l'âme, écrivain à ses jours, gendre du général Boulanger, homme de franchise, tout cela lui valut quelques ennuis dans sa carrière. Retenons ici qu’il avait notamment écrit au fil de quelques-uns de ses ouvrages, sous le pseudonyme DANRIT, que la prochaine guerre serait une guerre de sape et une guerre de matériels. Avant tout le monde il avait compris que la prochaine guerre serait une guerre d’usure, une guerre économique, une guerre souterraine, et ce à cause la puissance des armements…
Disgrâce, critiques, il a tout connu.... il quitte l’Armée en 1905, il a 50 ans…


2. L’écrivain


Vous avez vu l’an passé l’exposition des œuvres littéraires du Colonel ici même dans cette salle. Je n’insiste pas. Sachez qu’en ce début 1916 il devait prendre le fauteuil d’Albert de Mun, défenseur des mêmes valeurs, à l’Académie Française. Sa mort le priva de cette récompense…


3. L’homme politique – 1905


Driant se lance dans l’arène politique de toute son âme :
Il lutte contre le déclassement des places fortes, réussit à sauver celle de Lille en 1912
Il est un ardent militant de la loi de Barthou qui rétabli le service à 3 ans en 1913
Il défend les mêmes thèses que Lyautey sur le rôle social de l’officier, sur le rôle de l’armée école.
Il est pour la participation progressive des ouvriers au capital des entreprises, pour la journée de travail limitée à 10 heures, pour la mise en place de régimes de retraite… partout il est en avance sur son temps
Il pousse également pour que l’on fortifie, qu’on enterre… par exemple au Rembêtant où grâce aux quelques tranchées bétonnées et quelques réseaux de barbelés faites la veille de la guerre, les valeureux soldats du Poitou arrêteront les troupes bavaroises 3 jours après Morhange… clin d’œil, le commandant des Poitevins s’appelait Briant mais la plupart des Domballois pensent c’est Driant lui-même le héros du Rembêtant.


4. Le soldat, le héros justement


Il fut l'un des rares députés qui, le moment de la guerre venu, renonça à son mandat de parlementaire et demanda un commandement dans une unité de combat. Il avait déjà 59 ans, rien ne l’obligeait à le faire, bien au contraire.
Compte-tenu de sa compétence, de son ancien grade dans l’armée, il est incorporé comme officier supérieur dans les Chasseurs à Pied, où il a déjà été commandant de bataillon au 1er BCP de Troyes (20e Corps à l’époque). Rappelons qu'un Bataillon de Chasseurs à Pied est un corps d’élite. Un bataillon ne comprend que 1650 hommes en 6 compagnies si c’est un bataillon d’active, 1100 en 4 compagnies si c’est un bataillon de réserve, Un bataillon de Chasseurs ne comprend que la moitié d’hommes qu’un régiment d’infanterie, mais il est courant de dire qu’in bataillon de Chasseurs vaut un Régiment de ligne.
Driant c’est la notoriété, le patriotisme, le courage, le calme, le charisme, la clairvoyance…
Il a l’écoute de Poincaré le Président de la République, qui est de Sampigny dans le Barrois.
Par son parcours politique il connait la plupart des ministres, beaucoup de députés, et il est connu d’eux…
En février 1916 il est colonel des 56e et 59e BCP, l’équivalent d’une brigade d’infanterie, au Bois des Caures. Le Bois des Caures fait partie de la zone de défense de Verdun, il est à 12 KM au nord de la Citadelle de Verdun…. Lui et ses hommes connaissent admirablement ce terrain
Il sait comme l’illustre général de Castelnau qui commande le groupe d’Armées de l’Est, que les Allemands vont attaquer et que ce sera terrible, que ses Chasseurs qui tiennent les tranchées devront être sacrifiés... Il écrit aux siens le 20 février, Joffre est venu le voir le 19, il sent que le jour est proche, que l’heure du sacrifice est là. Il est prêt, ne s’inquiète que du sort de ses pauvres Chasseurs...
Il quitte la protection des murs de Verdun et va rejoindre le même jour ses soldats dans les tranchées du Bois des Caures.
Quand l'enfer se déclenche le 21 février au matin, il est prêt, prêt à mourir les armes à la main... avec ses Chasseurs.
Ses Chasseurs, sous sa direction, ont construit un réseau de tranchées complexes et efficaces, exemplaires...... Driant a mis ses théories en pratique, ses positions de guetteur, de mitrailleuses, de postes d'observation et de commandement sont encartées …
Quand, élève PMS au fort de Vincennes dans les années 1970 je suivais la formation théorique d’aspirant, l'officier instructeur citait encore comme le modèle de référence le système de tranchées de Driant au Bois des Caures...
"Les tranchées et leurs parapets étaient répertoriés au mètres près.... les cartes avaient été données aux artilleurs qui étaient quelques km derrière. Ceux-ci étaient donc en capacité de taper coup sûr, à quelques mètres devant les trous d’hommes et les parapets des tranchées de Driant quand il demandait le tir face à la ruée de l'infanterie allemande..."
L'état-major lui demanda de tenir - traduction se faire tuer sur place - pour permettre l'arrivée de renforts... il tint autant et plus...
Le premier jour le 59e BCP fut rayé de carte par les gaz, les lance-flammes, les obus et l’assaut de deux divisions allemandes… l’artillerie ne put que très peu le soutenir malgré les fusées rouges envoyées sans cesse, les canons allemands avaient écrasé dès le début nos 1re et 2e ligne ainsi que nos batteries… c’est à la mitrailleuse et au fusil que les Chasseurs se défendront
Le 56e BCP contre-attaqua la nuit suivante et reprit presque toutes les tranchées perdues…à la grenade, dans la nuit, le froid et la pluie… mais les Allemands remirent en marche leur machine de guerre au matin qui lamina ce qui restait des positions des Chasseurs
Les survivants se battirent pas à pas, trou d’obus par trou d’obus, les JMO relatent là aussi de façon exemplaire comment Driant et ses officiers dirigeront la défense de leur territoire…
En fin d’AM, Driant, après consultation de ses officiers les plus proches, donna l’ordre aux survivants d’essayer de rompre l’étau où ils étaient quasiment encerclés. Il recula le dernier, revint en arrière pour soutenir un Chasseur qui venait d'être blessé... c'est là qu'il tomba le 22 février en fin de journée... une trentaine de Chasseurs atteignirent Beaumont désigné comme position de regroupement
Les journaux français en firent leur première page dès que ce fut connu... son corps sera rapidement identifié par les Allemands et traité avec les honneurs de la guerre. Via la Croix-Rouge on sut quelque temps plus tard qu’il était bien mort et enterré là-haut avec les siens…
Leur sacrifice ne fut pas vain – de Castelnau le prémonitoire avait retiré le XXe Corps du front des Vosges quelques jours avant, ils venaient de débarquer à Ligny-en-Barrois quand l’enfer se déchaina. La résistance héroïque de Driant et de ses Chasseurs permis aux héros du Grand-Couronné de monter en ligne… en certains endroits ils ne rencontrèrent aucun soldat français avant de se heurter aux troupes allemandes qui avançaient mécaniquement suivant le timing prévu, sans avoir observé que parfois le vide était devant eux…
Ce sont ces hommes qui ont empêché Verdun de tomber en 3 ou 4 jours…. Beaucoup d’autres hommes viendront nourrir l’holocauste, mais en cette deuxième quinzaine de février 1916 ce sont nos chasseurs et leur Colonel, le XXe Corps et quelques autres unités bien sûr qui sauvèrent Verdun.


Gloire au Colonel Driant, gloire aux Chasseurs du Bois des Caures, de Morhange, de Gerbéviller, du Bois Lalau, du Linge, du Bois Saint-Paul et d’ailleurs, la Lorraine leur doit beaucoup.
Merci à vous tous d’en perpétuer le souvenir.

 

Barrès, Poincaré, Albert de Mun, Lyautey, Driant, de Castelnau… l’élite de la Lorraine et de la France, mais Driant est celui que le destin requit pour le sacrifice suprême

Nancy, février 2014
Jean-Marie PÉRETTE